Notre démarche initiale était de traduire cet article de Soros pour les lecteurs. Néanmoins, le cynisme et les manipulations patentes du fondateur de l’Open Society nous ont poussé à parfois y inclure quelques précisions.

Traduction de l’article écrit par George Soros pour Project Syndicate le 28 décembre 2016.[1]

Les sociétés ouvertes sont en crise, et diverses formes de sociétés fermées – des dictatures fascistes [Quid du soutien de son amie, la présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf, au criminel de guerre Charles Taylor, condamné à 50 ans de prison pour crimes contre l’humanité ?] aux Etats mafieux [Soros ne fait bien entendu pas allusion à ses liens avec l’oligarque corrompu ukrainien Petro Porochenko] – ont le vent en poupe. Parce que les dirigeants élus n’ont pas su répondre aux attentes et aspirations légitimes de leurs électeurs, ces derniers ont perdu leurs illusions à l’égard des modèles dominants de la démocratie et du capitalisme.

NEW YORK – Bien avant l’élection de Donald Trump au poste de Président des Etats-Unis d’Amérique, j’envoyai une carte de vœux à mes amis, où j’écrivais : « Les temps actuels sortent de l’ordinaire. Je vous souhaite le meilleur dans un monde troublé. » Aujourd’hui, je ressens le besoin de partager ce message avec le monde entier. Mais avant cela, je dois vous dire qui je suis et ce pour quoi je me bats.

 Je suis un Juif Hongrois de 86 ans qui devint citoyen américain à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. J’ai appris à un âge précoce à quel point le type de régime politique en place est important. L’expérience formatrice de ma vie fut l’occupation de la Hongrie par l’Allemagne d’Hitler en 1944. J’y serais probablement mort si mon père n’avait pas compris l’importance de la situation. Il procura de faux papiers d’identité pour sa famille et pour de nombreux autres juifs ; grâce à cela, la plupart survécurent. [En parlant de cette époque, Soros la qualifia de « période la plus heureuse de sa vie ». Le fait qu’il travailla pour un organe qui collabora avec les nazis fait débat. Dans Soros. The World’s Most Influential Investor, Robert Slater rapport que « Le bureaucrate hongrois que Tivadar [Soros, le père de George] avait soudoyé était responsable de la confiscation de biens juifs dont les propriétaires avaient déjà été déportés à Auschwitz. » Durant la guerre, George Soros travailla ensuite pour le Jewish Council, dont le rôle demeure trouble. Créé par les Allemands, il portait les notifications de déportation aux Juifs. Certains accusent le Jewish Council d’avoir outrancièrement collaboré, d’autres d’avoir fait ce qu’il put pour sauver les Juifs.[2]Néanmoins, dans une interview de 1998, Soros confirma que son père aidait à confisquer les biens des Juifs.[3]]

En 1947, j’ai fui la Hongrie, alors sous domination communiste, pour l’Angleterre. En tant qu’étudiant à la London School of Economics, je fus influencé par le philosophe Karl Popper, et j’ai développé ma propre philosophie, construite sur les piliers jumeaux de la faillibilité et de la réflexivité. J’ai distingué deux types de régimes politiques : ceux dans lesquels le peuple élit ses chefs, censés s’occuper des intérêts de leurs électeurs, et d’autres où les dirigeants cherchaient à manipuler leurs administrés au bénéfice des intérêts des dirigeants. Sous l’influence de Popper, j’ai qualifié le premier type de régime la société ouverte, et le second la société fermée.

Cette classification est trop simpliste. Il existe de nombreux degrés et variations à travers l’histoire, des modèles qui fonctionnent bien aux Etats faillis, et de nombreux niveaux de gouvernement dans chaque situation particulière. Quand bien même, je trouve que la distinction entre les deux types de régimes est utile. Je suis devenu un ardent promoteur du premier et un opposant du second.

Je trouve le moment présent très douloureux. Les sociétés ouvertes sont en crise, et divers types de sociétés fermées – des dictatures fascistes aux Etats mafieux – ont le vent en poupe. Comment cela a-t-il pu arriver ? La seule explication que je trouve est que les dirigeants élus n’ont pas su répondre aux attentes et aspirations légitimes de leurs électeurs, ces derniers ont perdu leurs illusions à l’égard des modèles dominants de la démocratie et du capitalisme. Dit autrement, beaucoup de gens ressentent que les élites leur ont volé la démocratie.

Après l’effondrement de l’Union soviétique, les Etats-Unis ont émergé comme la seule superpuissance restante, attachée tant aux principes de la démocratie que du libre marché. Depuis, l’évolution majeure fut la mondialisation des marchés financiers, menée par des partisans selon qui la mondialisation accroît la richesse globale. Après tout, si les vainqueurs compensaient les perdants, il leur resterait toujours quelque chose.

L’argument était fallacieux, car il ignorait le fait que rarement les vainqueurs, voire jamais, ne compensaient les perdants. Mais les vainqueurs potentiels dépensaient suffisamment d’argent pour promouvoir leur argumentaire. C’était une victoire pour les croyants de la libre entreprise sans entrave, ou « fondamentalistes du marché », comme je les appelle. Parce que le capital financier est un élément indispensable au développement économique, et que peu de pays en développement peuvent générer assez de capital par eux-mêmes, la mondialisation s’est propagée tel un incendie. Le capital financier pouvait se déplacer librement et éviter les taxes et les contrôles. [Soros en sait quelque chose : son Quantum Fund est domicilié aux îles Caïmans et aux Antilles néerlandaises et échappe ainsi aux contrôles. En 2011, son Soros Fund Management, créé en 1969, est passé du statut de hedge fund à celui de family office afin de se soustraire aux obligations de transparence de la loi Dodd-Frank. Enfin, Soros Holding Limited est immatriculé aux îles Vierges britanniques, Soros Capital aux Bermudes, et Soros Finance Inc. à Panama.[4]]

La mondialisation a eu de lourdes conséquences économiques et politiques. Elle a apporté une certaine convergence économique entre les pays riches et les pays pauvres ; mais elle a accru les inégalités entre eux. Dans le monde développé, les bénéfices se sont accrus principalement pour les grands détenteurs du capital financier, qui constituent moins d’1% de la population. Le manque de politiques de redistribution est la principale source d’insatisfaction que les adversaires de la démocratie ont exploitée. [Grands détenteurs dont Soros fait partie : le classement Forbes situe le milliardaire à la 23ème place mondiale, avec une fortune estimée à 24,9 milliards de dollars.[5] Par ailleurs, sous l’ère Obama, sa fortune crût de presque 14 milliards de dollars, passant de 11 milliards au début 2009 à 24,9 au début 2016 – les chiffres Forbes de 2017 permettront d’avoir le décompte précis. Quant à la générosité et à la redistribution, Soros déclarait, en 1994, continuer de se considérer « comme un égoïste. Je n’entends pas me faire passer pour un saint quelconque. J’ai des appétits très sains et je pense à moi d’abord. »[6] Un an plus tôt : « La limite de ma philanthropie, c’est le maximum de l’exonération fiscale autorisé par le système américain. »[7] Enfin, en 2009, Slater écrivait que Soros était à lui seul plus riche que 42 pays. Depuis, comme écrit supra., sa fortune a bondi de 14 milliards : combien de pays vaut-il aujourd’hui ?] Mais d’autres facteurs y ont également contribué, en particulier en Europe.

Je fus un fervent partisan de l’Union Européenne depuis sa création. Je l’ai vue comme l’incarnation de l’idée d’une société ouverte : une association d’Etats démocratiques désireux de sacrifier une part de leur souveraineté pour le bien commun. [« Les principes de la société ouverte trouvent leur expression dans une forme démocratique de gouvernement et une économie de marché. Mais en tentant d’appliquer ces principes à l’échelle mondiale, nous faisons face à une difficulté apparemment insurmontable : la souveraineté des Etats. La souveraineté est un concept anachronique. Les Etats doivent céder une part de leur souveraineté par un traité international. »[8] Ce « bien commun » lui importe par ailleurs peu, puisqu’il déclarait dans l’interview de 1998 précitée ne pas s’arrêter « sur les conséquences sociales » de ce qu’il fait.[9]] Cela commença comme une expérience audacieuse dans ce que Popper appela « une ingénierie sociale fragmentaire ». Les dirigeants ont établi un objectif atteignable et un calendrier défini, et ont mobilisé la volonté politique nécessaire pour y répondre, sachant très bien que chaque pas en avant en nécessiterait un autre. Voici comment la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (la CECA) devint progressivement l’Union Européenne.

Mais ensuite, quelque chose tourna malheureusement mal. Après la crise de 2008, une association volontaire d’égaux se transforma en une relation créditeurs / débiteurs, où les débiteurs peinaient à remplir leurs obligations et les créditeurs à fixer les conditions auxquelles devaient obéir les débiteurs. Cette relation n’a jamais été volontaire ni égale.

L’Allemagne a émergé comme étant la puissance hégémonique en Europe, mais échoua à s’acquitter des obligations que les puissances hégémoniques doivent remplir, à savoir regarder plus loin que ses intérêts particuliers au bénéfice de ceux des peuples qui dépendent d’eux. Comparons le comportement des Etats-Unis après la Deuxième Guerre Mondiale avec celui de l’Allemagne après la crise de 2008 : les Etats-Unis ont lancé le plan Marshall, qui mena au développement de l’Union Européenne ; l’Allemagne a imposé un programme d’austérité qui a servi ses propres intérêts.

Avant sa réunification, l’Allemagne était la principale force qui conduisait l’intégration européenne : elle voulait toujours contribuer un peu plus pour accueillir ceux qui se montraient réticents. Vous rappelez-vous la contribution de l’Allemagne pour satisfaire les demandes de Margaret Thatcher concernant le budget de l’UE ?

Mais réunifier l’Allemagne sur une base de 1 à 1 se révéla très coûteux. Alors que Lehman Brothers s’effondra, l’Allemagne ne se sentit pas suffisamment riche pour assumer des obligations supplémentaires. Lorsque les ministres des Finances européens déclarèrent qu’on ne laisserait faillir aucune autre institution financière systémiquement importante, la chancelière allemande Angela Merkel, interprétant correctement les attentes de son électorat, déclara que chaque Etat-membre devrait s’occuper de ses propres institutions. Ce fut le début du processus de désintégration.

Après la crise de 2008, l’UE et l’eurozone dysfonctionnèrent de plus en plus. La situation générale s’éloigna substantiellement de celle prévue par le Traité de Maastricht, mais le changement de traité devint progressivement plus difficile, et finalement impossible, car il ne pouvait pas être ratifié. L’eurozone devint victime de lois archaïques ; les réformes les plus nécessaires ne pouvaient être mises en œuvre qu’en y trouvant des failles. Voici comment les institutions ne cessèrent de se compliquer, et que les électeurs furent exclus.

La montée de mouvements anti-Union Européenne a en outre entravé le fonctionnement des institutions. Et ces forces de désintégration ont reçu un puissant coup de pouce en 2016, d’abord avec le Brexit, ensuite avec l’élection de Trump aux Etats-Unis, et le 4 décembre avec le rejet des réformes constitutionnelles, de la part d’une large majorité des électeurs italiens.

La démocratie est maintenant en crise. Même les Etats-Unis, chef de file des démocraties mondiales, ont élu un escroc [Au vu des coups fourrés économiques menés par Soros, son lobbying, et ses diverses manœuvres pour échapper aux taxes et aux contrôles, on pourra dire que c’est l’hôpital qui se fout de la charité.] et futur dictateur comme président. [Soros a soutenu Hillary Clinton, dont la Fondation est soutenue par l’Arabie Saoudite et le Qatar, bailleurs de fonds de l’Etat islamique. Il pourrait en outre être intéressant de lister les régimes soutenus par Bill & Hillary Clinton ainsi que Barack Obama dans leur vie politique, ou encore les amitiés de George Soros.] Bien que Trump ait modéré son discours depuis son élection, il n’a changé ni de comportement ni de conseillers. Son cabinet se compose d’extrémistes incompétents et de généraux à la retraite.

Que nous réserve l’avenir ?

J’ai confiance que la démocratie montrera sa résistance aux Etats-Unis. Sa Constitution et ses institutions, dont le quatrième pouvoir [i. e. la presse, que l’Open Society finance généreusement[10]], sont assez forts pour résister aux excès du pouvoir exécutif, et de ce fait empêcher un futur dictateur d’en devenir un dès à présent.

Mais les Etats-Unis seront préoccupés par des conflits internes dans un futur proche, et les minorités ciblées souffriront. Les Etats-Unis seront incapables de protéger et de promouvoir la démocratie dans le reste du monde. [Comprendre : Soros regrette la fin des tapis de bombes, des changements de régime où placer ses hommes-liges comme en Géorgie avec Kmara, et semble considérer que la promotion de la démocratie en Irak, en Afghanistan et en Libye est une réussite. Moins de changements de régime = moins de business] Au contraire, Trump aura de grandes affinités avec les dictateurs. Ceci permettra à certains d’entre eux d’obtenir des compromis avec les Etats-Unis, et aux autres de continuer sans être interrompus. Trump préférera conclure des contrats que défendre des principes. Malheureusement, cela sera populaire auprès de ses électeurs.

Je suis particulièrement inquiet au sujet du destin de l’Union Européenne, qui risque dangereusement de passer sous l’influence du président russe Vladimir Poutine, dont la conception du gouvernement est irréconciliable avec celle de la société ouverte. Poutine n’est pas le bénéficiaire passif des développements récents ; il a durement travaillé pour les apporter. Il a reconnu la faiblesse de son système, qui peut exploiter les ressources naturelles mais pas générer de croissance économique. Il se sent menacé par les « révolutions de couleur » en Géorgie, Ukraine, et ailleurs. D’abord, il a essayé de contrôler les réseaux sociaux. [Ce que tente en réalité Soros : l’Open Society finance[11] l’International Fact-Checking Network (IFCN), organisme chargé de travailler avec Facebook pour contrer les « fake news ».[12]] Puis, dans un élan brillant, il a exploité le business model des entreprises de réseaux sociaux pour propager de la désinformation et des fausses nouvelles, désorientant les électeurs et déstabilisant les démocraties. [Ce que fait en permanence George Soros depuis près d’un demi-siècle. La liste est trop longue, mais ses œuvres seront détaillées peu à peu sur Soros Connection. D’autres sites, comme Infowars aux Etats-Unis ou Le Saker Francophone en France, se consacrent également à George Soros et son approche particulière des faits.] C’est ainsi qu’il aida Trump à être élu. [Qu’en est-il des révélations accablantes de Wikileaks, sur lesquels Soros reste bien trop silencieux ? Pourquoi Soros, défenseur des principes démocratiques, n’a-t-il pas dénoncé publiquement Hillary Clinton, lui retirant son soutien et demandant à appuyer Julian Assange ?]

La même chose est susceptible d’arriver au cours de la période d’élections de 2017 en Europe aux Pays-Bas, en Allemagne, et en Italie. En France, les deux principaux prétendants sont proches de Poutine et désireux de l’apaiser. Que l’un ou l’autre l’emporte, la domination de Poutine sur l’Europe deviendra un fait accompli.

J’espère que les représentants et les citoyens européens réaliseront que ceci met en péril leur style de vie et les valeurs sur lesquelles l’Union Européenne fut bâtie. Le problème est que la méthode Poutine a utilisée pour déstabiliser la démocratie ne peut pas être utilisée pour restaurer le respect pour les faits et une vision équilibrée de la réalité. [Dans Underwriting Democracy, Soros souligne l’influence qu’a eue sur lui Vers une écologie de l’esprit de Gregory Bateson, le « fondateur » du « collège invisible » de Palo Alto. En l’occurrence, il sait donc que la réalité n’est pas une perception mais une construction, un processus cognitif. Comme rappelé par Paul Watzlawick, disciple de Bateson, dans L’invention de la réalité, il n’existe pas une vérité unique, mais une infinité de réalités subjectives. Cette demande de « respect des faits » et de « vision équilibrée de la réalité » est un argument rhétorique de Soros pour faire à nouveau adhérer les divers sceptiques aux discours dominants : sur 200 médias américains, 194 avaient soutenu Hillary Clinton[13], ce qui fut insuffisant.]

Avec une croissance économique à la traîne et une crise des réfugiés hors de contrôle [Une crise que Soros a largement orchestrée, sur laquelle il prospère et dans laquelle il finance de nombreuses ONG, ce qui fera l’objet d’un prochain article.] l’Union Européenne est au bord de la rupture et sur le point de subir une expérience similaire à l’Union soviétique au début des années 1990. Ceux qui croient que l’Union Européenne a besoin d’être sauvée afin d’être réinventée doivent faire tout leur possible afin de parvenir à une meilleure issue.

George Soros

(Traduction et annotations par Thibault Kerlirzin)